MEXICAN STREET ART

‘Mexican Street Art’, par L. Bagnard. Ed. Cast Iron. Juillet 2018. 136 pages (+ DVD : ‘Macromural’, par Pablo Romo)

EXTRAITS

En ce matin de Mars, Travis se laisse porter par le flot humain qui s’engouffre dans la bouche de métro ‘Viveros’, dans l’arrondissement de Coyoacan.

Près de l’entrée de la station, les quotidiens bataillent à coups de gros titres pour définir le présent : Mattel révise l’histoire populaire en fabriquant une Barbie-Kahlo , Donald Trump traite Haiti de ‘pays de merde’ et rêve d’une Space Force, les prétendants à la présidence des Etats-Unis Mexicains s’insurgent, se défendent et promettent tandis que les lointains commandeurs chinois et russes s’installent à vie dans les postes de contrôle de près de la moitié du monde.
Charrié par la marée humaine, il pénètre dans une voiture déjà bondée avec l’écrasante impression de n’être plus personne ; un instant plus tard, les portes se referment dans un chuintement pneumatique sur leur cargaison d’âmes. Aucun son ne vient s’ajouter au dialogue syncopé des roues du train avec les jointures des rails. Probablement bien avant l’invention du langage, certains éprouvèrent le besoin de s’extraire de la pesanteur de l’existence communautaire, plongèrent leur main dans une mixture pigmentée et laissèrent une empreinte sur le mur de la grotte dans laquelle s’entassait leur tribu. Evolution oblige, le geste devint grâce et le dessin remplaça l’empreinte tandis que le grognement devint parole. Sur un mur proche de la station, quelqu’un avait écrit, cédant au besoin atavique de laisser trace : ‘Sin Poesia No Hay Cuidad’ (Sans poésie, il n’y a pas de ville). Comprimé entre deux employés aux costumes rigides et un vieillard endormi, Travis comprend le message que cet inconnu a laissé aux tribus citadines : la cité réclame l’action poétique sous peine de n’être qu’une cage. Si l’attention et l’imagination de ses habitants n’est pas sollicitée par la cité elle-même, si la réflexion cesse d’exister entre ses murs, la fonction impose alors sa domination sur la réalité, notamment définie par les gros titres des quotidiens.

Travis sourit brièvement, car gros titres comme entrefilets sont désormais sujets à controverse ou à dénigrement, rendant la réalité extrêmement malléable et les gens renfermés sur leur incompréhension du monde. Cependant, certains individus réagissent et s’approprient les murs de la cité pour y laisser trace du présent, sous forme de rapide slogan, signature élaborée ou fresque – une forme d’expression typiquement mexicaine initiées dans les années 1920 par le collectif de peintres formé principalement de Jose Clemente Orozco, David Alfaro Siqueiros et Diego Rivera.

Extrait du livre ‘Mexican Street Art’, pages 4-5

J’étais revenu à Mexico et j’étais un peu dépité. Il me manquait quelque chose d’indéfinissable – ce n’était pas la prescience d’un manque du pays m’aurait frappé à rebours. Non. Quelque chose de plus diffus, qui s’accrochait à mes derniers jours sans toucher mon impression globale. Quelle était-elle d’abord ? J’avais vu un grand nombre d’oeuvres, et j’avais voyagé dans une bonne partie du pays. Qu’en avais-je retiré ? Une satisfaction personnelle qui ne suffisait pas cependant à justifier mon voyage. La majeure partie de ces fresques avaient convoqué un passé envers lequel elles étaient de toutes façons redevables. Elles alliaient l’art populaire à l’ésotérisme, elles étaient modernes et transnationales. Elles étaient publiques, généreuses, intégrées au paysage. Elle définissaient un style, un présent mexicain, pétri de références pré-hispaniques. (note : à la différence de leurs voisins du nord, les mexicains revendiquent leur héritage indigène). Par contre, la corruption, le crime et le danger ont fait en sorte que tous vivent une sorte de résignation, une ignorance volontaire de ce qui échappe à leur pouvoir de décision – ou de lutte. J’ai l’impression d’être entouré de fantômes vivaces et colorés ! »

Extrait du livre ‘Mexican Street Art’, pages 62-63

Extrait du livre ‘Mexican Street Art’, pages 70-71

Il manquait à Travis une dimension exemplaire, la dimension que les muralistes originaux avaient réussi à intégrer à leur travail : l’humanisme.  Il sourit en traversant les nuages, puis reprend la lecture des dernières pages de son carnet. « Pachuca s’avère être une grande ville, étalée de la plaine aux collines proches, contournée par la voie rapide que nous avons empruntée jusqu’alors. Les ‘Trois Grands’ s’éveillent aux centres commerciaux et aux gigantesques panneaux publicitaires que nous croisons avant de prendre l’une des rampes de sortie. C’est comme si elle nous ramenait en arrière à Indios Verdes, au labyrinthe de rues à angles droits de tous les quartiers pauvres, à la morne succession de maisons à un étage en ciment brut, des bagnoles exsangues en attente de résurrection ou de cannibalisme garées ça et là le long des trottoirs défoncés. Nous arrivons soudain à destination, au détour d’un coteau flanqué de petites maisons grisâtres : une colline aux couleurs arc-en-ciel qui semble sortie d’un rêve légèrement psychotropique. Il est presque 10 heures, le soleil est encore caché derrière elle, mais les couleurs pastel ondulent déjà sur les façades du quartier de Las Palmitas dans le contre-jour matinal.

 

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